Ibrâhîm est un homme véridique et un prophète d’Allah. Allah lui a accordé le discernement. Il appartient à un peuple dont il connaît les croyances de l’intérieur, car ce qu’il va contester n’est pas la religion d’étrangers rencontrés loin des siens. Ce culte appartient à son propre environnement et traverse jusque dans sa famille.
Son père se nomme Âzar. Lui-même prend des idoles pour divinités.
Autour d’eux, ce culte est aussi celui du peuple auquel Ibrâhîm appartient. Les siens sont attachés à leurs idoles et, lorsqu’ils auront à justifier cette adoration, ils invoqueront la voie suivie par leurs ancêtres : ils ont trouvé leurs pères agissant ainsi. La croyance qu’Ibrâhîm affronte est donc à la fois familiale, collective et héritée.
Ibrâhîm ne partage pourtant pas ce culte. La rupture qu’il porte ne commence pas aux marges de son monde, mais au milieu des siens, et d’abord dans l’un des liens les plus proches qui soient : celui qui unit un fils à son père.
Face à son père
Lorsqu’il s’adresse à Âzar, Ibrâhîm continue de lui parler comme à son père. À plusieurs reprises, il l’interpelle avec affection et lui demande pourquoi il adore ce qui n’entend pas, ne voit pas et ne peut lui être d’aucune utilité.
Il ne se contente pas de dénoncer ce qu’Âzar adore. Il l’invite à changer de voie. Un savoir lui est parvenu que son père ne possède pas ; qu’il le suive donc, afin qu’il le conduise sur une voie droite. Ibrâhîm l’avertit aussi de ne pas suivre Satan et lui fait part de sa crainte qu’un châtiment du Tout Miséricordieux ne le touche.
À chaque étape, son appel reste celui d’un fils qui parle à son père. Mais Âzar ne l’accepte pas.
Il reproche à Ibrâhîm de rejeter ses divinités. Puis le refus devient une menace : s’il ne cesse pas, son père le fera lapider. Il lui ordonne de s’éloigner de lui.
Ibrâhîm ne répond pas à la menace par la menace. Il lui répond par la paix. Il annonce qu’il demandera pour lui le pardon de son Seigneur, puis qu’il se séparera de lui et de ce qu’ils invoquent en dehors d’Allah.
Le désaccord religieux vient ainsi de traverser la relation entre le père et le fils.
Ce qu’ils adorent — et Celui qu’Ibrâhîm adore
Ce qu’Âzar défend, cependant, n’est pas une croyance qui lui serait propre. Le peuple d’Ibrâhîm se tourne lui aussi vers les idoles.
Face aux siens, Ibrâhîm leur demande directement ce qu’ils adorent. Ils répondent qu’ils adorent des idoles et qu’ils demeurent attachés à leur culte.
Ibrâhîm les ramène alors à ces objets auxquels ils s’attachent : les entendent-ils lorsqu’ils les invoquent ? Peuvent-ils leur être utiles ? Peuvent-ils leur nuire ?
Ses interlocuteurs ne répondent pas en attribuant à leurs idoles l’un de ces pouvoirs. Leur justification vient de plus loin : ils ont trouvé leurs pères agissant ainsi.
L’héritage des ancêtres devient leur réponse.
Ibrâhîm refuse pourtant que l’ancienneté d’un culte suffise à établir qu’il mérite d’être suivi. Il se désolidarise de ce qu’ils adorent et tourne leur attention vers le Seigneur de l’Univers.
Celui qu’Ibrâhîm adore n’est pas une divinité à laquelle il attribue une fonction parmi d’autres. Il parle de son Seigneur comme de Celui dont dépend toute son existence : Celui qui l’a créé et qui le guide, Celui qui lui donne à manger et à boire, Celui qui le guérit lorsqu’il est malade, Celui qui le fera mourir puis lui rendra la vie, et Celui auprès duquel il espère le pardon au Jour de la Rétribution.
La différence avec les idoles qu’il vient d’interroger devient entière. À celles qui n’entendent pas et ne peuvent ni profiter ni nuire, Ibrâhîm oppose Celui dont viennent la création, la guidance, la subsistance, la guérison, la mort et la vie.
Son appel au peuple prend la même direction. Il les appelle à adorer Allah et à Le craindre. Les idoles qu’ils servent en dehors de Lui ne possèdent pas la subsistance qu’ils recherchent. Qu’ils la demandent donc auprès d’Allah, qu’ils L’adorent et Lui rendent grâce : c’est vers Lui qu’ils seront ramenés.
Ibrâhîm leur rappelle aussi ce retour. Celui qui commence la création peut la recommencer. La vie présente n’épuise donc pas la question qu’il leur pose lorsqu’il leur demande qui ils adorent.
Et lorsqu’Ibrâhîm parle ainsi de son Seigneur, sa parole devient aussi invocation.
Il Lui demande de lui accorder la sagesse et de le joindre aux gens de bien. Il Lui demande de laisser de lui une mention véridique parmi ceux qui viendront après et de faire de lui l’un des héritiers du Jardin des délices. Il prie également pour son père. Puis sa demande se porte vers le Jour où les hommes seront ressuscités : un jour où ni les biens ni les enfants ne seront d’aucun secours, sauf pour celui qui viendra à Allah avec un cœur sain.
Ibrâhîm ne s’est donc pas contenté de demander à son peuple d’abandonner ses divinités. Il leur a montré vers Qui il se tourne lui-même.
L’étoile, la lune et le soleil
Dans une autre confrontation avec son peuple, Ibrâhîm se sert des astres pour les faire raisonner à partir de ce qu’ils voient eux-mêmes. Il ne passe pas de l’un à l’autre comme s’il cherchait successivement un dieu auquel croire. Il se place dans leur raisonnement pour le pousser jusqu’à sa conséquence et leur montrer que ce qui apparaît, disparaît et demeure soumis à son propre cours ne peut être le Seigneur qu’ils devraient adorer. Allah lui donne ainsi un argument contre son peuple.
Lorsque la nuit l’enveloppe, Ibrâhîm voit une étoile et, dans cette démonstration, la désigne comme son Seigneur. Mais l’étoile disparaît. Sa disparition devient aussitôt l’argument : Ibrâhîm rejette ce qui disparaît.
Lorsque la lune paraît, il reprend le même raisonnement. Elle disparaît à son tour. Ibrâhîm ramène alors la question à la véritable source de la guidance : si son Seigneur ne le guide pas, il serait parmi les égarés.
Le soleil apparaît enfin. Il est plus grand, et Ibrâhîm pousse avec lui le raisonnement à son point le plus fort : s’il fallait mesurer la divinité à la grandeur de ce qui apparaît dans le ciel, celui-ci semblerait avoir plus de titre encore que les astres précédents.
Mais le soleil disparaît lui aussi.
Cette fois, Ibrâhîm n’a plus besoin de proposer un autre astre. Le raisonnement qu’il a conduit devant son peuple a atteint son terme. Il se tourne vers les siens et se déclare innocent de ce qu’ils associent à Allah. Son orientation est sans ambiguïté : il tourne son visage vers Celui qui a créé les cieux et la terre, sans rien Lui associer.
Les siens disputent avec lui au sujet d’Allah.
Ibrâhîm leur répond que son Seigneur l’a guidé. Il refuse également la crainte des divinités par lesquelles ils pourraient chercher à l’effrayer : pourquoi craindrait-il ce qu’ils associent à Allah, alors qu’eux-mêmes ne craignent pas de Lui associer ce pour quoi aucune autorité ne leur a été accordée ?
Il leur renvoie alors la question de la sécurité : laquelle des deux positions est en droit de se croire à l’abri ?
Face au pouvoir
Une autre confrontation place Ibrâhîm face non plus à l’autorité des ancêtres, mais à celle d’un souverain. Allah a accordé la royauté à cet homme. Depuis cette position de pouvoir, il en vient à disputer avec Ibrâhîm au sujet de son Seigneur.
Ibrâhîm affirme que son Seigneur est Celui qui donne la vie et la mort.
Le souverain revendique ce pouvoir pour lui-même : lui aussi prétend donner la vie et la mort.
Ibrâhîm ne laisse pas la discussion s’enfermer dans cette prétention. Il porte l’argument vers quelque chose que la royauté de son interlocuteur ne peut commander : Allah fait venir le soleil du Levant ; s’il possède réellement le pouvoir qu’il revendique, qu’il le fasse donc venir du Couchant.
Le souverain reste confondu.
L’opposition est ouverte
Dans sa propre famille comme au milieu de son peuple, Ibrâhîm a désormais rendu sa position manifeste. Son père a refusé son appel et lui a ordonné de s’éloigner. Les siens demeurent attachés aux divinités héritées de leurs pères et disputent avec lui lorsqu’il rejette ce qu’ils associent à Allah.
Ibrâhîm, lui, a déclaré vers Qui il se tourne et de quoi il se désavoue.
Entre lui et les siens, l’opposition est désormais ouverte.